Linoubliable, Eduardo Berti

« La veuve Erize relevait le défi et farfouillait dans sa bibliothèque […] jusquà ce quelle ait trouvé, victorieuse, le titre et lauteur en question. Ce qui était étrange, cest quelle feuilletait ces livres comme si cétait la première fois. Elle saperçut bientôt quelle avait complètement oublié ce quelle avait lu. Toutes ces années de lectures navaient servi à rien: des heures qui faisaient des mois entiers, des mois qui faisaient une vie. » (p. 104)

Malheureusement, cest vrai. Et en même temps, ces livres lus puis oubliés nous imprègnent dune manière inexplicable. Même si on ne se rappelle plus de leur histoire, les sensations éprouvées à la lecture, elles, nous restent et nous resteront certainement toujours, comme un souvenir beaucoup plus précieux que celui du récit quils renfermaient.

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Et oui. Les bibliothèques Je ny vois jamais un lieu emplit de livres mais un endroit comblé de différents souvenirs, sentiments et significations à chaque livre lu.
Étrangement même si on oublie on ne peut pas oublier lemprunte quils ont laissé chez nous ^^

Pareil, surtout la bibliothèque de ma ville que je fréquente depuis que jai 12 ans, du coup elle est vraiment bourrée de souvenirs en tous genres dans et hors les livres ^_^.

Pour cela, tenir un blog pas comme ça https://www.sexemodel.com/ peut nous aider à nous replonger dans nos lectures passées et à retrouver les mots que lon a posé sur ceux dun autre. Depuis le début de cette année, je tiens aussi un carnet de lectures, au cas où je laisserai tomber un jour le blog. Les carnets sont éternels eux

Par ailleurs, je me rappelle peu de mes lectures, si elles ne mont pas plus ébranlée que cela. Mais cest tellement dommage de ne pas rester marqué par ce quon lit. Jaimerais tellement me souvenir de plus

Tout à fait. Même sans le côté « se replonger », je me souviens beaucoup mieux des livres dont jai parlé sur le blog. Mais effectivement, il mest arrivé de retourner sur un billet en me disant « quavais-je pensé de ce livre? » ^_^
Jai du mal à être régulière avec un carnet. Jai retenté une énième fois en début de mois, ça tient pour linstant, on va voir. Par contre, si jarrête le blog, je ne le supprimerai pas. Mais jai déjà supprimé beaucoup de billets dessus, des billets qui me semblaient moins bons ou de livres qui ne me correspondent plus (de films aussi)(surtout en fait).

 

La littérature comme mensonge, Giorgio Manganelli

« Sur nos étagères désordonnées salignent, sagglomèrent des livres, des fascicules, des paperasses de valeurs et de provenances diverses: daucuns se sont juchés là-haut depuis des générations, des siècles, parfois des millénaires; ce sont les grands et terribles classiques, objets taciturnes et indifférents, hérités darchaïques ancêtres, et qui seront transmis aux bibliothèques des hommes à venir. Dautres, mêlant séduction et violence, se sont au contraire insinués là: il sagit de présences aussi frêles, insolentes que provisoires: nous ne confieront pas leurs labiles humeurs à nos descendants, nous-mêmes les éloignerons sous peu de nos étagères.

Toutefois, il existe des livres qui ne se laissent pas si aisément situer. Fragiles, même si assez souvent impétueux, ils semblent appartenir à la race de ceux qui vont périr. En fait, en raison don ne sait quelle partialité de lhistoire, du destin, des dieux, ces livres pour la plupart légers, consommables en lespace de quelques heures de foudroyante lecture, ce gibier de la littérature, que ses plumes bariolées vouent à une mort précoce, résistent dans nos bibliothèques; difficile de les classer. Ils possèdent larrogance du chef-doeuvre; des livres éphémères ils ont la leste impudence. Ils survivent de génération en génération: peut-être sont-ils éternels. Mais dune éternité ô combien bizarre et irresponsable! » (in Les Trois Mousquetaires, pp. 37-38)

Javoue que jai dû me forcer à couper lextrait, jaurais pu citer tout larticle tellement jai aimé la manière dont Giorgio Manganelli a traité le sujet. Des fois, les théoriciens nous surprennent. Au vu des premières phrases et du titre, je mattendais à un lynchage sur le mode « ce livre est un plaisir coupable, je reconnais son inintérêt au niveau de lhistoire de la littérature mais je lapprécie tout de même ». Alors que pas du tout. Manganelli étudie lucidement létrange phénomène des œuvres qui perdurent alors quelles sortent des « cadres » posés par les classiques « respectés ». Son analyse est aussi passionnante que délicieuse à lire tellement ses mots sont justes et beaux. Surtout, il est libérateur et même jouissif (oui) de voir quelquun balayer si intelligemment la position du mépris.

Ce qui me pousse, encore une fois, à remarquer à quel point la critique italienne (tout du moins celle que je côtoie de près ou de loin, dans mes lectures ou sur internet) arrive plus souvent à détruire (ou simplement à ne pas avoir au départ) les barrières séparant « Grande Littérature Reconnue » du reste (dont les genres dit paralittéraires). Non que je naie jamais rencontré de critiques français ayant la même ouverture desprit mais jai eu limpression quils excusaient et/ou revendiquaient celle-ci alors que chez des auteurs comme Giorgio Manganelli, elle semble couler de source et ne pas poser question.

Zéroville, Steve Erickson

» Jai trouvé ça pourri, et je me disais que tous ceux qui aimaient ce disque devaient être des débiles et des gros nazes, et puis pendant à peu près un an ça été pratiquement le seul que jai écouté. Cétait le seul album qui avait du sens. Pourquoi ce genre de chose arrive? La musique na pas changé. Cest toujours exactement le même film, mais cest comme sil déclenchait quelque chose, quil nous faisait comprendre des choses quon ignorait pouvoir comprendre, cest comme un virus qui devait entrer en nous pour prendre le contrôle, on essaie de lignorer mais si on ne le fait pas, alors il nous tue dune certaine façon, ce qui nest pas forcément mauvais parce quil tue peut-être quelque chose qui nous étouffait ou nous retenait, parce que quand tu entends un disque vraiment vraiment beau, ou que tu vois un film vraiment beau, tu te sens vivant comme jamais, tout paraît différent, comme quand on est amoureux, paraît-il même si e nen sais rien -, mais tout est nouveau et entre dans tes rêves. » (pp. 296-297)

Zéroville, Steve Erickson

Alors que certains sévertuent à vouloir imposer lidée que lon peut juger ou analyser une oeuvre de manière neutre (et absolue?), il faut bien reconnaître que notre perception de ladite oeuvre dépend de ce que nous sommes à un instant précis, lors de notre rencontre avec celle-ci. Certains livres se mettent à nous parler alors quils nous avaient laissés indifférents auparavant. Dautres nous deviennent insupportables après avoir été fondamentaux.

Dès lors, notre lecture ne tient pas quauxdits livres en eux-mêmes mais également à celui (ou celle) que nous sommes au moment où nous les (re)découvrons. Nous pouvons retrouver cette observation dans cet extrait dItalo Calvino que je citais déjà ici: « La littérature n’est pas seulement faite d’œuvres singulières, mais de bibliothèques, de systèmes dans lesquels les diverses époques et traditions organisent les textes « canoniques » et « apocryphes ». A l’intérieur de ces systèmes, chaque œuvre est différente de ce qu’elle serait si elle était isolée ou insérée dans une autre bibliothèque. »  Cette considération me paraît liée dune certaine manière à une autre avancée par Haruki Murakami dans La Ballade de lImpossible : « Quand on lit la même chose que tout le monde, on ne peut penser que comme tout le monde« . Dès lors, on pourrait se demander si les consensus tournant autour de textes, de films, de musiques (ceux-là même qui prétendent déterminer la qualité de ces derniers) ne proviendraient pas avant tout dun terrain commun dexpériences culturelles de ces personnes accordant la même valeurs à ceux-ci. Ce qui mamène à la question que je me suis posée en lisant le premier extrait mentionné dans ce billet : est-ce que les jugements de valeur concernant une oeuvre dépendent de notre expérience personnelle ou bien dune sorte dhabitus bourdieusien que lon peut lier à lune ou lautre classe culturelle (un peu comme tous les bons étudiants en cinéma se devraient de vénérer Kubrick et Lynch par exemple)? Jai limpression que la réponse est à chercher quelque part entre ces deux propositions.

COMMENTAIRES

Très intéressant. Cette question a habité (littéralement) tout le XXème siècle jusquà nos jours. Ou « ces questions », devrais-je dire, qui forment une problématique très vaste sur la réception des œuvres et le jugement que lon porte sur elles.

Tout est question de référentiel(s), pour paraphraser Einstein La complexité provenant sans doute du fait que le « récepteur » (le lecteur, le spectateur, lauditeur, lobservateur) non seulement dispose dune pluralité de référentiels plus ou moins amalgamés, mais aussi du fait quil est LUI-MÊME un référentiel en tant que tel. Mais aussi du fait que rien nest ni immuable (les référentiels évoluent intrinsèquement, par eux-mêmes ou au contact dautres référentiels), ni statique (les référentiels se « déplacent », se « déforment » même lorsque leurs normes ne sont en phase dévolution nulle).

Jai trouvé (mais on en avait déjà parlé à plusieurs reprises à loccasion de certains de tes billets) une aide certaine à la pensée dans la tripartition sémiologique de Molino et Nattiez, qui a été appliquée en premier lieu à la musique en tant que langage non verbal (ce qui facilite les choses à certains égards mais les complique à certains autres)
Elle pose lidée quune oeuvre (musicale) peut être abordée selon trois angles, sur trois niveaux : le niveau poïétique (de la production, de la création, du « faire »), le niveau neutre (ou niveau immanent de loeuvre), et le niveau esthésique (de la réception, de la perception, du « recevoir »), et que ces trois niveaux sont non-convergents.
Et je trouve que cela peut très bien sappliquer à nimporte quel type doeuvre, littéraire, graphique, plastique, cinématographique. Lintérêt majeur étant quen segmentant (certes un peu artificiellement) au moins trois niveaux distincts, létude de loeuvre ne perd pas de vue, justement, quil y a bien plusieurs façons denvisager ladite oeuvre, et pose par là-même quil nest pas possible danalyser en totalité une oeuvre de façon totalement objective. Certes lanalyse du niveau neutre permet de décrire ce quelle recèle intrinsèquement, pour autant elle ne sera jamais complète, et il faudra bien lintersection avec les deux autres niveaux pour apporter tout un lot déléments qui, bien souvent, ouvriront des perspectives tout à fait nouvelles, et voire juste fondamentales, quant à sa compréhension. Mais au prix du deuil, donc, de lidée quune oeuvre peut se juger uniformément, péremptoirement, objectivement, selon un seul axe qui serait « le bon ».

Il faut voir que, pour autant, ce nest pas la porte ouverte à une subjectivité décomplexée, non, mais bien la prise en compte de faits qui sont étudiés en tant que tels par dautres disciplines que la musicologie (ou que la littérature comparée, ou que lanalyse cinématographique, etc.), faits qui relèvent de la sociologie, de lethnologie, de lanthropologie, et qui cherchent, eux, à comprendre notamment en quoi et dans quelles proportions une subjectivité individuelle est le produit dune subjectivité plus collective à léchelle dune culture, mais aussi en quoi une subjectivité individuelle (souvent par le biais dune oeuvre, et si je peux souligner : le commentaire dune oeuvre est lui-même une oeuvre à part entière) peut influencer une subjectivité dordre supérieur en terme de groupe.

Bref je me perds un peu dans ma propre réflexion, il est tard ^^ Mais cest vraiment très intéressant comme questionnement, et ce qui en fait lintérêt (et la beauté) justement, cest quil est très probable quil soit sans réponse