Zéroville, Steve Erickson

Alors que certains sévertuent à vouloir imposer lidée que lon peut juger ou analyser une oeuvre de manière neutre (et absolue?), il faut bien reconnaître que notre perception de ladite oeuvre dépend de ce que nous sommes à un instant précis, lors de notre rencontre avec celle-ci. Certains livres se mettent à nous parler alors quils nous avaient laissés indifférents auparavant. Dautres nous deviennent insupportables après avoir été fondamentaux.

Dès lors, notre lecture ne tient pas quauxdits livres en eux-mêmes mais également à celui (ou celle) que nous sommes au moment où nous les (re)découvrons. Nous pouvons retrouver cette observation dans cet extrait dItalo Calvino que je citais déjà ici: « La littérature n’est pas seulement faite d’œuvres singulières, mais de bibliothèques, de systèmes dans lesquels les diverses époques et traditions organisent les textes « canoniques » et « apocryphes ». A l’intérieur de ces systèmes, chaque œuvre est différente de ce qu’elle serait si elle était isolée ou insérée dans une autre bibliothèque. »  Cette considération me paraît liée dune certaine manière à une autre avancée par Haruki Murakami dans La Ballade de lImpossible : « Quand on lit la même chose que tout le monde, on ne peut penser que comme tout le monde« . Dès lors, on pourrait se demander si les consensus tournant autour de textes, de films, de musiques (ceux-là même qui prétendent déterminer la qualité de ces derniers) ne proviendraient pas avant tout dun terrain commun dexpériences culturelles de ces personnes accordant la même valeurs à ceux-ci. Ce qui mamène à la question que je me suis posée en lisant le premier extrait mentionné dans ce billet : est-ce que les jugements de valeur concernant une oeuvre dépendent de notre expérience personnelle ou bien dune sorte dhabitus bourdieusien que lon peut lier à lune ou lautre classe culturelle (un peu comme tous les bons étudiants en cinéma se devraient de vénérer Kubrick et Lynch par exemple)? Jai limpression que la réponse est à chercher quelque part entre ces deux propositions.

COMMENTAIRES

Très intéressant. Cette question a habité (littéralement) tout le XXème siècle jusquà nos jours. Ou « ces questions », devrais-je dire, qui forment une problématique très vaste sur la réception des œuvres et le jugement que lon porte sur elles.

Tout est question de référentiel(s), pour paraphraser Einstein La complexité provenant sans doute du fait que le « récepteur » (le lecteur, le spectateur, lauditeur, lobservateur) non seulement dispose dune pluralité de référentiels plus ou moins amalgamés, mais aussi du fait quil est LUI-MÊME un référentiel en tant que tel. Mais aussi du fait que rien nest ni immuable (les référentiels évoluent intrinsèquement, par eux-mêmes ou au contact dautres référentiels), ni statique (les référentiels se « déplacent », se « déforment » même lorsque leurs normes ne sont en phase dévolution nulle).

Jai trouvé (mais on en avait déjà parlé à plusieurs reprises à loccasion de certains de tes billets) une aide certaine à la pensée dans la tripartition sémiologique de Molino et Nattiez, qui a été appliquée en premier lieu à la musique en tant que langage non verbal (ce qui facilite les choses à certains égards mais les complique à certains autres)
Elle pose lidée quune oeuvre (musicale) peut être abordée selon trois angles, sur trois niveaux : le niveau poïétique (de la production, de la création, du « faire »), le niveau neutre (ou niveau immanent de loeuvre), et le niveau esthésique (de la réception, de la perception, du « recevoir »), et que ces trois niveaux sont non-convergents.
Et je trouve que cela peut très bien sappliquer à nimporte quel type doeuvre, littéraire, graphique, plastique, cinématographique. Lintérêt majeur étant quen segmentant (certes un peu artificiellement) au moins trois niveaux distincts, létude de loeuvre ne perd pas de vue, justement, quil y a bien plusieurs façons denvisager ladite oeuvre, et pose par là-même quil nest pas possible danalyser en totalité une oeuvre de façon totalement objective. Certes lanalyse du niveau neutre permet de décrire ce quelle recèle intrinsèquement, pour autant elle ne sera jamais complète, et il faudra bien lintersection avec les deux autres niveaux pour apporter tout un lot déléments qui, bien souvent, ouvriront des perspectives tout à fait nouvelles, et voire juste fondamentales, quant à sa compréhension. Mais au prix du deuil, donc, de lidée quune oeuvre peut se juger uniformément, péremptoirement, objectivement, selon un seul axe qui serait « le bon ».

Il faut voir que, pour autant, ce nest pas la porte ouverte à une subjectivité décomplexée, non, mais bien la prise en compte de faits qui sont étudiés en tant que tels par dautres disciplines que la musicologie (ou que la littérature comparée, ou que lanalyse cinématographique, etc.), faits qui relèvent de la sociologie, de lethnologie, de lanthropologie, et qui cherchent, eux, à comprendre notamment en quoi et dans quelles proportions une subjectivité individuelle est le produit dune subjectivité plus collective à léchelle dune culture, mais aussi en quoi une subjectivité individuelle (souvent par le biais dune oeuvre, et si je peux souligner : le commentaire dune oeuvre est lui-même une oeuvre à part entière) peut influencer une subjectivité dordre supérieur en terme de groupe.

Bref je me perds un peu dans ma propre réflexion, il est tard ^^ Mais cest vraiment très intéressant comme questionnement, et ce qui en fait lintérêt (et la beauté) justement, cest quil est très probable quil soit sans réponse