La littérature comme mensonge, Giorgio Manganelli

« Sur nos étagères désordonnées salignent, sagglomèrent des livres, des fascicules, des paperasses de valeurs et de provenances diverses: daucuns se sont juchés là-haut depuis des générations, des siècles, parfois des millénaires; ce sont les grands et terribles classiques, objets taciturnes et indifférents, hérités darchaïques ancêtres, et qui seront transmis aux bibliothèques des hommes à venir. Dautres, mêlant séduction et violence, se sont au contraire insinués là: il sagit de présences aussi frêles, insolentes que provisoires: nous ne confieront pas leurs labiles humeurs à nos descendants, nous-mêmes les éloignerons sous peu de nos étagères.

Toutefois, il existe des livres qui ne se laissent pas si aisément situer. Fragiles, même si assez souvent impétueux, ils semblent appartenir à la race de ceux qui vont périr. En fait, en raison don ne sait quelle partialité de lhistoire, du destin, des dieux, ces livres pour la plupart légers, consommables en lespace de quelques heures de foudroyante lecture, ce gibier de la littérature, que ses plumes bariolées vouent à une mort précoce, résistent dans nos bibliothèques; difficile de les classer. Ils possèdent larrogance du chef-doeuvre; des livres éphémères ils ont la leste impudence. Ils survivent de génération en génération: peut-être sont-ils éternels. Mais dune éternité ô combien bizarre et irresponsable! » (in Les Trois Mousquetaires, pp. 37-38)

Javoue que jai dû me forcer à couper lextrait, jaurais pu citer tout larticle tellement jai aimé la manière dont Giorgio Manganelli a traité le sujet. Des fois, les théoriciens nous surprennent. Au vu des premières phrases et du titre, je mattendais à un lynchage sur le mode « ce livre est un plaisir coupable, je reconnais son inintérêt au niveau de lhistoire de la littérature mais je lapprécie tout de même ». Alors que pas du tout. Manganelli étudie lucidement létrange phénomène des œuvres qui perdurent alors quelles sortent des « cadres » posés par les classiques « respectés ». Son analyse est aussi passionnante que délicieuse à lire tellement ses mots sont justes et beaux. Surtout, il est libérateur et même jouissif (oui) de voir quelquun balayer si intelligemment la position du mépris.

Ce qui me pousse, encore une fois, à remarquer à quel point la critique italienne (tout du moins celle que je côtoie de près ou de loin, dans mes lectures ou sur internet) arrive plus souvent à détruire (ou simplement à ne pas avoir au départ) les barrières séparant « Grande Littérature Reconnue » du reste (dont les genres dit paralittéraires). Non que je naie jamais rencontré de critiques français ayant la même ouverture desprit mais jai eu limpression quils excusaient et/ou revendiquaient celle-ci alors que chez des auteurs comme Giorgio Manganelli, elle semble couler de source et ne pas poser question.

Zéroville, Steve Erickson

» Jai trouvé ça pourri, et je me disais que tous ceux qui aimaient ce disque devaient être des débiles et des gros nazes, et puis pendant à peu près un an ça été pratiquement le seul que jai écouté. Cétait le seul album qui avait du sens. Pourquoi ce genre de chose arrive? La musique na pas changé. Cest toujours exactement le même film, mais cest comme sil déclenchait quelque chose, quil nous faisait comprendre des choses quon ignorait pouvoir comprendre, cest comme un virus qui devait entrer en nous pour prendre le contrôle, on essaie de lignorer mais si on ne le fait pas, alors il nous tue dune certaine façon, ce qui nest pas forcément mauvais parce quil tue peut-être quelque chose qui nous étouffait ou nous retenait, parce que quand tu entends un disque vraiment vraiment beau, ou que tu vois un film vraiment beau, tu te sens vivant comme jamais, tout paraît différent, comme quand on est amoureux, paraît-il même si e nen sais rien -, mais tout est nouveau et entre dans tes rêves. » (pp. 296-297)